– Interview de Jikswaner, artiste calligraphe.13 min read

Jikswaner_art

Rencontre avec :

Jikswaner, artiste calligraphe.

Jikswaner_sing_call

P1040592

Jikswaner bonjour,

 

La première fois que j’ai vu vos toiles exposées au rendez vous des artistes place Saint Vincent je me suis dis « ce mec là il vient du graff » et puis j’ai été très intrigué aussi par votre signature qui sonne très « viking », Jikswaner c’est votre vrai nom ?
Non, à la base cela vient de vixen ce qui avait un rapport avec l’un de mes premiers blaze (Rage), le ‘v’ c’est transformé en ‘j’ à mesure de travailler les lettres, je trouvais que cela avait plus de dynamique écrit comme ça.
J’ai utilisé Jiks pendant des années, puis ce pseudo étant un peu trop repéré en ‘vandal’ j’ai du en trouver un autre. Je cherchais un enchaînement de lettres qui se plient bien à ma manière de tenir le stylo pour faire une belle calligraphie, j’ai donc gardé Jiks et ajouté waner qui sonnait pas mal.

En fait ce sont des lettres qui se marient super bien pour la calligraphie, le ‘j’ descend, le ‘k’ monte, cela danse, il est vrai que cela ne se retient pas facilement alors je l’utilise pour signer mes toiles mais je me présente comme Benjy Chapon.

Vous êtes né au Havre en 1981 et vous êtes calligraphe. La définition de la calligraphie c’est l’art de bien former les caractères d’écriture n’est ce pas ? Élégante et appliquée pour certains, c’est aussi à l’origine un véritable exercice spirituel. Comment avez-vous découvert cet art ?
J’en ai toujours plus ou moins fait quand je faisais du tag, j’ai toujours griffonné de manière calligraphique et j’y suis revenu quand j’ai du arrêter le graffiti il y a trois ans et demi, par … décision de justice si l’on peut dire.
Cela m’a un peu peiné au départ mais déjà, travaillant, je n’avais plus le temps de passer sur les terrains. De plus le monde du graffiti actuel marche avec des codes très hip hop, les sapes etc.. Je ne pense pas correspondre à cette définition là.
Après un passage à vide, j’ai fait il y a deux ans la connaissance de mon amie qui m’a donné un bon coup de patte dans ma nouvelle discipline. Elle m’a conseillé d’essayer de faire des petites toiles pour le plaisir, c’est ce que j’ai fait et cela a été concluant. En prenant du recul je me suis rendu compte que le résultat était pas mal, cela m’a incité à continuer et je m’y suis retrouvé car la calligraphie c’est l’art de la lettre tout comme le lettrage du graffiti.
La manière d’emboîter les phases est la même que la lettre du graff, il faut laisser des espaces cohérents, utiliser des phases longues, d’autres plus courtes, l’équilibre est le même, finalement on n’est pas loin du graff et je me sens bien dans cette discipline. C’est un bon défouloir pour moi, en fait cela reste du graffiti quelque part.


Comment devient-on calligraphe, c’est un art pas très bien connu en Europe. Vous avez appris seul ou vous avez suivi des cours, comment vous êtes vous formé ?
En fait j’ai commencé tout seul comme je le disais en faisant du tag, si tu prends un stylo biseauté cela devient vite de la calligraphie. J’ai voulu continuer seul dans cette voie jusqu’à ce que je me dise que j’avais peut être atteint mes limites et je me suis rendu chez le calligraphe Amine Wong rue Maréchal Joffre. (…..)Il est « Le calligraphe du Havre », c’est une personne très humble que je respecte vraiment, nous n’avons pas eu beaucoup de contacts mais suffisamment pour qu’il me donne certains conseils, comme écrire au carton par exemple. Conseils qu’y m’ont incités à prendre deux heures de cours que je n’ai pas renouvelés en me rendant vite compte que l’on pouvait très vite être influencé et c’est quelque chose que je ne veux absolument pas. Je veux avoir ma propre idée de la calligraphie, je ne veux pas avoir de codes et cela rejoint ce que je disais sur le graff et le hip hop. Faire ma petite route tout seul sans influence cela me permet de faire ce que je veux sans m’attacher à une école particulière. Je suis en quelque sorte autodidacte.

Justement, la calligraphie est classée en gros en quatre catégories, Latine, Enluminure, Arabe et Chinoise, vous rattachez vous à l’un de ces styles ?
Ce que je fais se rapproche de la calligraphie Arabe, en fait ce style s’appelle calligraphie Latine Arabisante car j’utilise notre alphabet Latin avec la technique du biseau de la calligraphie Arabe de plus j’ajoute une note de graffiti dans mes compositions.

Vous n’êtes pas Musulman, il vous faut donc réussir à dissocier complètement la calligraphie de l’image religieuse qui lui est d’ordinaire associée ?
Oui bien sur car je suis athée, je n’utilise la calligraphie que pour son esthétisme, s’approprier la lettre. Place St Vincent ou j’exposais mon travail une femme Musulmane est passée a regardé mes calligraphies et est repartie en faisant la grimace, elle n’a hélas pas compris mon mélange de calligraphie profane, aux lettres latines.

Avez-vous été influencé dans votre travail par d’autres calligraphes et avez-vous un maître, je pense par exemple au grand peintre et calligraphe contemporain Irakien, Hassan Massoudy ?
C’est le maître, la technique de l’écriture en couleur au carton que j’utilise c’est lui qui en est l’inventeur. Nous tous utilisant la technique du carton sommes des enfants d’Hassan Massoudy et j’adore son travail mais je ne tiens pas à trop regarder ses toiles, toujours pour garder mon indépendance.

Etes vous tenté par le figuratif de l’enluminure ?

J’ai l’intention d’accentuer ma touche graff dans mes toiles et pourquoi pas y mêler du figuratif. Je ne suis pas sur d’avoir ce talent là mais quand il n’y a pas de talent il y a le travail donc je m’y atèle. Je n’ai pas les bases, je me suis mis dans l’art tardivement alors j’apprends, j’apprends l’huile, j’apprends l’acrylique, j’apprends tout en fait.

Et avez-vous essayé les formes de la calligraphie Chinoise ?

Je n’ai pas de notion d’Arabe ni de Chinois alors j’essaye de m’adapter, j’en ai fait un peu quand même pour appréhender la vitesse du geste mais ce n’est pas celle qui m’intéresse le plus. La calligraphie Arabisante est plus jolie, elle danse plus, les pleins et les déliés donnent de la profondeur, du relief, presque de la 3D.

Quelle technique utilisez- vous ? Pinceau, roseau taillé (le calame), brosse ?
J’essaye d’utiliser un peu tout, vu que je viens du graffiti j’utilise la bombe pour faire des dégradés ou autre, mais aussi le pinceau pour les fonds et du carton pour la calligraphie. Ce carton bois a plusieurs avantages, tu peux le tailler à ta convenance, il a une absorption d’encre suffisante pour permettre de tracer ton trait et tu peux lui donner toutes les pressions et inclinaisons nécessaires. Je recherche aussi de nouvelles techniques avec d’autres types de carton ou du bois pour trouver un autre débit d’encre, j’expérimente.

Quel support utilisez vous, quels encres et pigments ?
Pour les fonds j’utilise une mixture de ma composition pour les décolorer, je crois que je passe plus de temps à expérimenter mes petits mélanges sur des supports différents que peindre.

Un des intérêts de la calligraphie c’est de faire soit même ses pigments et les mélanges de ses encres, il m’arrive même d’y ajouter de l’acrylique mais là se sont mes petits secrets.

Comment choisissez-vous vos textes ?
En me renseignant sur la calligraphie je me suis rendu compte que la plupart reprenaient des maximes, des textes bien pensants ce qui ne m’intéresse pas forcement. On vit dans une société pas particulièrement rose et je préfère y mettre des phrases plus agressives ou qui me représentent mieux, y confier mon état d’esprit du moment. J’en invente certaines ou recherche celles qui correspondent le mieux à ce que je ressens devant ma toile.

En Asie, dans le pays Arabes la calligraphie fait partie de la culture, est reconnue et possède ses propres musées, en occident c’est plus rare mais de plus en plus de galeries exposent des artistes calligraphes, comment expliquez vous cet engouement ?
Je ne trouve pas que beaucoup de galeries exposent des calligraphes, en débutant je me suis justement posé la question et dans la région je n’en vois pas beaucoup. Mais peut être que les nouvelles techniques développées par Breton ou Marko qui font du « light », photos d’écritures à la lampe, vont attirer un nouveau public.

Votre exposition aux Lucioles est terminée, quels sont vos premières impressions ?
Bonnes, très positives, j’ai fait un peu de vente mais le plus important ce sont les restours;les commentaires et les rencontres que cela a permis.
J’ai eu aussi de bonnes réactions à l’expo de St Vincent le dimanche suivant où j’ai vraiment apprécié le contact et les échanges avec le public.

Connaissez-vous El Seed, il fait de la calligraphie Arabe sur tous les supports possibles, en 1998 il commence sur les murs ou il s’inspire des calligraphies classiques tout en y apportant la touche moderne du graffiti ?
Non je ne connais pas mais je peux parler de la calligraphie sur le mur car je m’y suis essayé, c’est joli mais ça perd de son sens car ce n’est plus que du trait avec du remplissage, tu n’as pas le tracé, le mouvement, la fluidité, la souplesse du carton. Malgré ça j’aime l’idée d’utiliser des supports différents, ça casse un peu le traditionnel et ça va dans le sens du développement de la calligraphie.

La calligraphie entre donc dans la rue, on parle de fresque calli-graffée, du « calligraffiti-street »(ou calligraffiti), faites vous partie de cette mouvance ?
Calligraffiti-street (ou calligraphiti), ce ne sont pas de jolis mots, ça ne sonne vraiment pas bien, de toute façon je ne fais pas partie de cette mouvance, je l’ai déjà dis je n’aime pas les codes, nous avons chacun notre personnalité et pouvons l’exprimer librement sans adhérer à un truc ou un machin. Mais je ne suis bien sur pas contre ce type de graff dans la rue et ça pourrait être plus chouette que certains tags.

Justement que pensez vous de l’art de la rue, le graff, le pochoir, le collage ?
Je ne suis pas un fin connaisseur de tout ça, le collage au Havre il y a un peu, bien sur à l’époque il y avait les détournements de Jace que je trouvais vraiment du tonnerre, il est créatif, hyper productif et aussi technique. Il manque au Havre, ce serait un sacré moteur.
Il faut essayer d’exploiter l’art urbain dans tous les sens du terme, la mosaïque comme space invader c’est marrant et puis il faut être culotté pour aller coller des pavés à ces hauteurs là.
Il y a aussi un nouveau truc maintenant, les mecs font des messages avec des rubans de leds qu’ils font tenir au mur avec du scotch double face. Ca a une durée de vie limité mais pas plus que le collage classique.

Le pochoir j’ai un peu de mal, venant du graff et du « vandal » ou l’on n’utilise pas de carton, le pochoir me semble être un peu une gruge mais c’est une autre technique, il y a néanmoins des pocheurs qui font de beaux trucs.
C’est de plus en plus difficile pour tout le monde, les rues sont plus surveillées qu’avant et l’état plus répréhensif, j’en ai fait les frais, j’ai joué et j’ai perdu mais malgré tout pour moi la meilleure école du graffiti ça reste le « vandal » et le tag dans la rue. On ne se présente pas sur un terrain avec son beau tee-shirt et sa belle technique acquise je ne sais où, il faut avoir fait la rue et avoir une crédibilité street.

Au Havre, si l’on inventait l’idée et que la municipalité accepte le concept d’un « graff-park », une galerie gratuite à ciel ouvert, l’utiliseriez vous ?

Je pense oui, si l’on m’en donnait l’accès j’irais. Si c’est ouvert à tout le monde sans critères de sélection, hé bien oui ! J’en ferais partie et tenterais même d’autres expériences de calligraphie sur mur. Ce park peut être une bonne chose et si ce sont des personnes sérieuses qui présentent cette idée ça pourrait marcher. Mais l’on a déjà tenté par le passé de présenter des projets qui n’ont servis qu’à nous balader de services en services à la mairie.

Il est difficile de vivre de son art, y réussissez-vous ?
Ben non je débute, mais j’ai un métier et je suis bien ancré dedans. Mon art c’est une passion que j’exerce le mieux possible, mais je n’ai pas choisi la voie la plus rémunératrice. Si jamais ça m’arrive j’en serais ravi mais ça me surprendrait. Quand je fais une vente c’est surtout gratifiant de voir que mon travail est apprécié.

Qu’écoutez-vous devant vos toiles ?
J’ai beaucoup fait la teuf à l’époque, mais je me suis aussi rangé là-dessus et j’écoute donc du plus soft, les mêmes sons que j’écoutais mais en plus calme, dub, dubstep, rock en fait j’écoute un peu de tout.

Quels sont vos projets, vos aspirations ?
Vu les coups de colliers que j’ai donnés depuis le début de l’année, j’ai fait une expo au Black Horse en février, les expos à St Vincent, l’expo aux Lucioles, je vais faire un break et prendre un peu de recul. Passer l’hiver au chaud, faire mes petites expériences et une expo aux yeux d’Elsa en juin 2010. J’ai aussi le projet de mettre en ligne un site internet sur mes travaux.

Jikswaner merci d’avoir répondu à mes questions, et merci de nous avoir entrouvert la porte sur cet art trop méconnu.

 

Propos recueillis par Mr Yak, le Havre le 29-09-2009.

Plus de photos dans la mini galerie des œuvres de Jikswaner.

affiche

toile_mur

Jikswaner

calligraphie

toile_bleu

 

Jikswaner_expo

 

P1030989

DSC_0038

 

Laisser un commentaire